Abonnement à Agridape

Accueil / Publications / AGRIDAPE / L’impact de l’agroécologie en questions / Promotion de l’agriculture biologique au Sénégal : Enda Pronat montre la (...)

Promotion de l’agriculture biologique au Sénégal : Enda Pronat montre la voie

Enda Pronat a joué la carte agroéologique en appuyant des projets d’expérimentation dans diverses zones agricoles du Sénégal. Les résultats sont encourageants pour avoir démontré que les exploitations familiales peuvent disposer de moyens d’existence endogènes sans trop recourir à des intrants externes.

Les Niayes constituent l’une des toutes premières zones d’expérimentation où ont été testées, avec la Fédération des Agropasteurs de Diender (FAPD), les techniques de protection des pépinières, du semis, du repiquage, la fertilisation organique, la lutte contre les ravageurs et la production de semences paysannes. Contre le phénomène de salinisation des terres du lac Tamna, des actions de reboisement très significatives ont été engagées par la FAPD, permettant la récupération de 110 ha.

Entre 2011 et 2012, Enda Pronat a mené une expérimentation avec un groupe de producteurs de Mbawane, dans un champ d’application, sur un « système éolien/pompage électrique/micro irrigation ». Les résultats agronomiques et économiques ont montré que l’investissement (d’un montant d’environ 13 000 euros soit 8 515 000 F CFA environ) peut être rentable sur le long terme (10 ans), et qu’associé à des pratiques agro écologiques, il peut améliorer considérablement et durablement les performances des exploitations familiales en :

  • réduisant de 95% le temps de travail consacré à l’exhaure manuelle de l’eau ;
  • économisant la consommation d’eau qui est trois fois inférieure à une irrigation avec les seaux ;
  • améliorant les rendements de 20% en moyenne ;
  • permettant d’exploiter une superficie au moins 3 fois plus grande qu’avec un système d’exhaure et d’irrigation manuel.

Dans la commune voisine, à Keur Moussa, les premiers diagnostics menés ont montré que les terres situées sur le plateau de Thiès sont affectées par l’érosion hydrique qui emporte les couches fertiles et menace les villages. Il a d’abord fallu organiser des formations sur la récupération des terres avec des ouvrages antiérosifs (diguettes, fascines, demi-lunes et d’autres ouvrages). Ils ont contribué à la réduction du ruissellement, au retour de la végétation et à la récupération de plus de 30 hectares de terres dégradées dans sept villages.

Après avoir appuyé à la structuration d’une fédération paysanne (Woobin), les populations ont travaillé sur la mise en valeur des terres récupérées à partir des techniques de production agroécologiques. Ces dernières années, la commercialisation des fruits et légumes sains est devenue le principal levier pour susciter l’engagement des producteurs. Enda Pronat a obtenu la mise en place d’une coopérative paysanne solidaire qui organise des marchés hebdomadaires à Dakar permettant ainsi de rémunérer les efforts des producteurs et de productrices engagés- dans l’agroécologie.

Dans la Vallée du fleuve Sénégal

Après l’avènement des barrages de Diama et de Manantali dans les années 80, l’agriculture de décrue vivrière diversifiée a été supplantée par une agriculture irriguée
axée sur des cultures de rente et le riz qui dépend de l’énergie fossile et entraîne une utilisation accrue et irraisonnée d’engrais et de pesticides chimiques. Les expérimentations agroécologiques menées dans les Champs Ecoles Paysans ont donné des rendements dépassant ceux des périmètres conventionnels. En passant à l’échelle des champs d’application, la question de trouver les moyens pour s’équiper et exploiter les terres en permanence a motivé des réflexions sur la nécessité d’organiser les producteurs en fédération et de créer une mutuelle d’épargne et crédit pour soutenir la production agroécologique. Alors que le nombre de producteurs engagés ne cesse de croître, les lignes de crédit sont insuffisantes pour répondre à tous leurs besoins.

Chaque année, Enda Pronat partage les résultats des expérimentations agroécologiques avec l’ensemble de la population pour voir comment diffuser ces pratiques. Les services d’encadrement et les enseignants, en tant qu’éducateurs, ont toujours participé à ces rencontres. Intéressés, ils ont proposé d’intégrer les questions agricoles et environnementales dans le programme scolaire au niveau du village. C’est ainsi, qu’en 2003, Pronat a signé un partenariat avec l’école primaire de Guédé-Chantier pour initier des activités de reboisement et un jardin scolaire. Enda Pronat a ainsi soutenu la création d’un réseau d’une dizaine d’écoles en 2009, le Réseau Ecole’Eco »(REE) regroupant aussi les organisations des parents d’élèves, qui cherchent à inculquer dès le bas âge les valeurs de préservation de l’environnement et à renouer l’enfant avec son milieu agricole.

L’approche « école-milieu » fait élargir le spectre de l’action de l’école dans les familles et la communauté villageoise par des activités qui partent du cadre scolaire aux maisons, amenant les premiers changements de comportement et initiatives perceptibles (compostage, ramassage, tri et valorisation de déchets, reboisement individuel et communautaire) qui nécessitent un appui pour pouvoir les enraciner dans le milieu.
L’approche sur l’éducation environnementale et la formation professionnelle avec le REE sert de base pour les initiatives dans une à deux écoles dans les autres zones même si ces initiatives peinent encore à évoluer.

Au Sénégal oriental, zone cotonnière

A Koussanar, la porte d’entrée a été l’expérimentation de la production de coton biologique à partir de 1994. Après avoir prouvé la faisabilité technique et convaincue plus d’une centaine de producteurs dans une trentaine de villages, la fédération Yakaar Niani Wulli (YNW) obtient, en 1997, son premier certificat biologique. Pour pallier les difficultés de trouver un marché rémunérateur, YNW diversifie progressivement sa production en intégrant successivement fonio, sésame et bissap dans la rotation biologique et développe des activités de transformation de ses produits.

Et pour faire face à l’insécurité alimentaire, YNW met en place des banques de céréales dans les villages. Ces dernières années, les coûts de certification et d’égrenage ont continué d’augmenter contrairement au prix d’achat du coton fibre bio-équitable qui n’évolue pas, entraînant un découragement des producteurs de YNW vis-à-vis de cette filière. Enda Pronat a profité de cette opportunité pour recentrer la recherche-action sur le potentiel global des exploitations familiales à savoir la production vivrière, mais également l’élevage et l’exploitation des ressources naturelles qui apportent des revenus complémentaires essentiels aux ménages. Ces échanges ont conduit les populations d’une dizaine de villages à mettre plus de 100 hectares de forêt en défens, un point de départ vers l’élaboration de plans de gestion écologique de leurs terroirs.

Dans le bassin arachidier

Dans cette zone, la longue pratique de la monoculture d’arachide et de mil a provoqué un épuisement des sols et accéléré l’apparition et l’invasion des champs par une plante parasite appelée Striga. Dans certains endroits, l’invasion est telle que les terres deviennent inaptes à la production. Les premières activités de recherche-action menées par Enda Pronat à Diouroup ont concerné l’amélioration des techniques de désherbage et de fertilisation. L’impact positif de ces deux techniques se montre à travers une amélioration des rendements de 89% pour les parcelles test (fertilisées).

Cette première recherche, a mené Enda Pronat et son partenaire local, l’Union des Collectivité de Tattaguine (UCT), à s’engager, à partir de 2011, dans une recherche-action plus vaste sur la régénération des terroirs. Après trois ans de recherche-action, près de 20 hectares ont été reboisés et protégés avec plus de 1000 hommes, femmes et jeunes de 8 villages. Les rendements de mil et arachide ont été améliorés chez près de 200 producteurs qui ont appliqué les techniques de fertilisation organique. L’ensemble de ces résultats a été sous tendu par un renforcement des capacités des membres de l’UCT en plaidoyer sur les dangers des OGM et, de plus en plus, sur le phénomène d’accaparement des terres.

JPEG - 84.6 ko
Une famille de paysans en train de semer avec des outils traditionnels

Dans ces quatre zones, les contraintes fondamentales demeurent la maitrise de l’eau, de la fertilité et les capacités d’investissement.

Les conclusions des premières expérimentations menées avec les productrices ont montré que le renforcement technique doit être appuyé par un renforcement organisationnel qui devient une nécessité dès lors que les paysans doivent :

  • asseoir une politique de gestion de leurs terroirs en concertation avec les élus locaux pour sécuriser les ressources notamment foncières ;
  • accéder aux moyens de production pour rentabiliser leurs exploitations,
  • vendre leurs productions à des prix qui leur permettent de vivre dignement ;
  • construire et défendre un plaidoyer auprès des institutions locales et nationales pour qu’ensemble ils élaborent et mettent en oeuvre des politiques de développement durable.

Cet apprentissage du plaidoyer par ENDA Pronat s’est fait avec les organisations de base au niveau local et avec des alliances au niveau national et international, avec d’autres organisations qui partagent ces alternatives. Ainsi, nous pouvons citer :

  • le Programme de Biodiversité et Sécurité Alimentaire qui a donné naissance à l’Association Sénégalaise des Producteurs de Semences Paysannes (ASPSP) ;
  • la Coalition pour la protection du Patrimoine Génétique (COPAGEN) qui évolue avec les organisations paysannes (OP) au niveau national et sous-régional dans la lutte contre les OGM ;
  • la Fédération Nationale pour l’Agriculture Biologique (FENAB) qui cherche à asseoir un modèle de labellisation des produits Bio avec l’objectif de sécuriser producteurs et consommateurs et de développer le marché local ;
  • le Réseau National des Femmes Rurales (RNFR) plaide, en étroite collaboration avec les fédérations, pour un meilleur accès des femmes au foncier et au pouvoir de décision.

Le foncier est devenu un enjeu primordial pour la survie de l’agriculture paysanne qui nécessite, désormais, autant la mobilisation des hommes que des femmes.

Le plaidoyer s’est appuyé sur des ateliers d’échange au niveau local, national et sous-régional, car c’est le partage d’expériences qui permet d’enrichir l’argumentaire. La recherche-action conduite par Pronat s’inscrit dans cette dynamique qui s’est d’abord manifestée par un premier instrument que sont les fédérations paysannes porteuses d’une vision pour un système de production saine et durable et pour une gouvernance foncière par les communautés. Toutes ces fédérations mettent en oeuvre des stratégies politiques de reconquête de la gouvernance de leur terroir pour sécuriser les principales ressources nécessaires au développement des activités rurales.

Atelier national sur l’Agriculture saine et durable (ASD)

Ainsi, dans le prolongement de toutes ces initiatives, en 2008, Enda Pronat a co-organisé avec le Ministère de l’Agriculture et la FAO un atelier national de plaidoyer afin que les zones d’expérimentation de l’agroécologie puissent être reconnues comme zones pilotes à protéger, notamment contre les OGM. Les structures de recherche, d’encadrement, d’appui, les décideurs, les ONG et les organisations paysannes ont réalisé un état des lieux et proposé des stratégies alternatives qui soutiennent une ASD. L’un des résultats phares de cet atelier est que l’Etat a inscrit l’ASD dans sa politique agricole et a dégagé, pour l’année 2010, une ligne budgétaire pour appuyer la promotion des biofertilisants et des biopesticides. Un signal encourageant pour l’ASD.

Cependant, cette avancée a connu une perturbation quand le même gouvernement a commencé à favoriser la ruée des multinationales vers les terres sous prétexte qu’elles étaient les seules capables d’assurer la sécurité alimentaire, transformant ainsi les promoteurs de l’agriculture familiale en ouvriers agricoles sur leurs propres terres et mettant en danger l’environnement. En effet, alors qu’entre 2000 et 2007, seuls six cas d’accaparement des terres ont été constatés au Sénégal totalisant une superficie de 168 964 hectares1 ; de 2008 à 2011, 30 cas ont été recensés, pour une superficie totale de 630 0122 hectares.

Une augmentation sans précédent qui a fini par scandaliser la majeure partie des observateurs de la vie socio-politique sénégalaise. Cela a provoqué des manifestations et la mobilisation des organisations de la société civile. Le constat a été que les investissements prévus ainsi que les installations des agro-industriels et les sociétés minières déjà fonctionnelles n’ont souvent pas fait, ou de manière insuffisante, d’études environnementales, notamment en ce qui concerne la contamination avec des produits chimiques et les effets sur les ressources en eau. Des prémisses de conflits commencent à émerger dans les zones des Niayes, Keur Moussa, la basse vallée / Lac de Guiers et la Petite Cote avec la raréfaction des différentes couches de nappes phréatiques suite aux prélèvements excessifs des agrobusiness qui produisent des fruits et légumes pour le marché européen.

Dans un contexte où, ces dernières années, les sociétés paysannes de nos pays sont menacées de disparition par diverses stratégies d’accaparement des ressources en milieu rural, notamment des terres et les ressources en eaux souterraines, Enda Pronat s’est engagée dans le combat contre ce phénomène, parce qu’il balaie d’un revers de main toutes les avancées menées auprès et avec les communautés rurales désireuses de promouvoir et de s’inscrire dans un modèle de société paysanne innovant sain et durable.

Enda Pronat s’est beaucoup mobilisée ces dernières années pour la défense des intérêts de la communauté et la préservation des ressources au profit des acteurs locaux. Son combat dans ce domaine peut s’articuler en trois grandes phases :

  • une étape d’alerte et de sensibilisation de l’opinion publique sur les dangers du phénomène suivi d’un appel à mobilisation pour le combattre. L’une des activités phares de cette étape a été l’atelier organisé à l’hôtel Ndiambour en Août 2010 par Enda Pronat et la Copagen en présence des organisations des la société civile (OSC), d’autorités étatiques et de bailleurs de fonds. C’est au cours de cette rencontre qu’un Cadre de Réflexion et d’Action sur le Foncier au Sénégal (CRAFS) a été mis en place. Depuis lors, beaucoup de recherches, d’études de cas et de conférences ont été organisées pour alimenter le plaidoyer et dynamiser la lutte ;
  • la seconde étape (2011-2016) : en profitant du contexte de réforme foncière et de l’acte 3 de la décentralisation, en collaboration avec d’autres acteurs de CRAFS, Enda Pronat a entrepris depuis 2011 des ateliers de sensibilisation sur les enjeux fonciers et de formation sur la législation foncière avec les populations de quatre zones agroécologiques du Sénégal. A partir de ces ateliers, des plateformes de veille et de défense des droits des populations locales sur le foncier ont été créées en vue de contribuer au débat national sur la réforme foncière. Ainsi, avec un outil d’animation développé par des scientifiques, des propositions paysannes ont été formulées.
JPEG - 141.1 ko
Une femme de Keur Moussa (Sénégal) utilisant une technique agroécologique

C’est volontairement qu’ont été mêlé des propositions strictement liées au foncier et des propositions plus larges concernant la gestion des terres et des ressources naturelles car il est impératif pour la réussite des activités paysannes et la préservation des ressources que le foncier ne soit pas« sectorisé » c’est-à-dire envisagé indépendamment du reste, mais intégré à la vie communautaire, sociale et politique.

Les principes de base défendus par les paysans sont les suivants : conserver les ressources foncières entre les mains des communautés dans l’optique d’une politique agricole basée sur un système de financement favorable au développement de la production des exploitations familiales. La réforme doit donc rétablir un Etat garant, qui soutient et accompagne les exploitations familiales tout en appuyant une politique de développement rural intégrée afin d’atteindre la souveraineté alimentaire.

Ces principes ont fait l’objet de partage avec les autres organisations de la société civile pour aller vers des propositions consensuelles dans le but de contribuer à la réforme foncière. Grâce aux interpellations de la société civile, la Commission Nationale de Réforme Foncière (CNRF) a adopté un processus inclusif en intégrant quelques OSC dans son comité de pilotage et a pris l’engagement de ne pas favoriser une marchandisation des terres (Forum Foncier Mondial, 2015). Néanmoins, dans le cas où la CNRF n’intégrerait pas les propositions paysannes, ces dernières constitueront un atout pour les communautés dans le cadre de la réappropriation de la gouvernance de leur terroir.

L’ensemble des résultats techniques, organisationnels et politiques obtenus encourage Enda Pronat et ses partenaires à poursuivre leur mission qui consiste à appuyer les populations dans la réappropriation de la gouvernance de leur terroir et la mise en oeuvre de stratégies de développement intégré qui les conduisent vers la souveraineté alimentaire. Ces stratégies conçoivent la production et la consommation de denrées alimentaires comme une question de changement social, en assurant des moyens d’existence durable aux exploitations familiales.

Laure Brun Enda Pronat
Contact : lor_brun@yahoo.fr