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Examiner le processus de prise de décision pour une agriculture résiliente au climat au Sénégal

La majorité de la population rurale sénégalaise s’active dans l’agriculture pluviale. Du coup, les revenus des ménages et l’économie nationale sont extrêmement vulnérables aux risques climatiques. Le Sénégal est en train d’élaborer et de réviser les principales politiques et programmes nationaux relatifs à l’agriculture, offrant des opportunités significatives pour une compréhension scientifique émergente concernant le climat de l’Afrique de l’Ouest, afin de renforcer la résilience des populations. Nous décrivons ici les dimensions de la prise de décision relative à l’agriculture résiliente au climat au Sénégal et comment le projet a utilisé cette compréhension pour cartographier les voies par lesquelles ses résultats peuvent mieux soutenir le renforcement de la résilience à travers les niveaux.

Contexte
Le projet de recherche AMMA-2050 qui vise à faire progresser la compréhension du climat en Afrique de l’Ouest et à favoriser l’intégration des risques climatiques dans le processus de prise de décision à moyen terme (5-50 ans), met en œuvre deux projets pilotes. L’un est axée sur le renforcement de l’agriculture résiliente au changement climatique au Sénégal. Il est coordonné par l’Institut Sénégalais de Recherches Agricoles (ISRA).

Alors que ce projet pilote de recherche s’intéresse particulièrement à la région de Fatick en prenant en compte les limites de la science du climat actuelle en ce qui concerne la disponibilité de l’information climatologique dans les régions du pays et l’importance de trouver des voies pour intensifier l’utilisation des informations climatiques, le projet étudie également la manière dont les résultats de ses recherches peuvent être exploités : soutenir les politiques et les programmes nationaux et régionaux relatifs à l’agriculture résiliente au changement climatique.

Dès le départ, l’ISRA a reconnu l’importance d’assurer un engagement direct avec les agriculteurs et les organisations paysannes, afin d’assurer la pertinence et les avantages tangibles de la recherche. Parallèlement, les partenaires du projet étaient tout à fait conscients de la nécessité de s’engager dans les politiques et les systèmes qui encadrent le contexte et l’environnement dans lesquels évoluent les petits exploitants.

A ce titre, l’ISRA a enquêté et commandé des recherches pour définir les processus décisionnels clés aux niveaux local, national et régional relatifs à l’agriculture au Sénégal. Sur cette base, le projet peut alors identifier les points d’entrée les plus efficaces à chaque niveau et ainsi maximiser les bénéfices à long terme de ses recherches.

Prise de décision aux niveaux national, local et régional

La prise de décision en matière d’agriculture et de changement climatique est complexe. La cartographie des cadres ayant un impact sur les petits agriculteurs implique la prise en compte des politiques et programmes locaux, nationaux et régionaux liés aux investissements agricoles, à la sécurité alimentaire et nutritionnelle, à l’élevage, à la pêche et à l’aquaculture, au genre, à la biodiversité, à la foresterie, au tourisme, au développement durable, entre autres.

Les principales politiques et programmes nationaux liés à l’agriculture et au changement climatique sont en cours d’examen et / ou de développement au Sénégal. Parmi ceux-ci, le Plan Sénégal Emergent (PSE), les Contribution Nationale Déterminées (CND), le Plan National d’Adaptation (PNA), le Programme d’Accélération de la Cadence Agricole Phase 2 (PRACAS II) et un guide pour soutenir la planification du développement territorial sensible au changement climatique.
Ainsi, les collectivités territoriales pourront l’utiliser dans le cadre de l’élaboration de leurs plans de développement communal ou départemental.

Au niveau régional, la Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) est dans une dynamique d’harmonisation des programmes agricoles. Pour ce faire, elle a fixé des grandes orientations du Programme régional d’investissement agricole pour la sécurité alimentaire et nutritionnelle que chaque Etat membre est en train de concrétiser au niveau national.

Acteurs institutionnels clés impliqués dans le processus d’élaboration du Plan National d’adaptation (PNA)
En ce qui concerne le renforcement de l’intégration du climat dans la planification, les décideurs ont soulevé les besoins d’informations suivants (see Box 1) :
• le début et la fin de la saison des pluies, en particulier pour régler le problème des « faux départs » ainsi que des ruptures de pluie et de la quantité de pluie ;
• la température, les conditions du sol, l’humidité du sol et les variétés de cultures adaptées à la pluviométrie prévue, et le rendement prévu en fonction des techniques de culture ;
• les événements extrêmes, y compris les inondations, les vents forts (septembre à octobre, lorsque les vents sont violents), les vagues de chaleur et l’intensité du soleil ;
• des outils pour soutenir l’intégration de l’information climatique dans la prise de décision ;
• des informations pour soutenir les plans de développement locaux, y compris les évaluations de la vulnérabilité pour 2035 et 2050.

Box 1 : Besoins d’informations climatiques des décideurs identifiés lors de la réunion des parties prenantes AMMA2050 de mai 2018
Les décideurs ont mis l’accent sur l’importance de l’information accessible, pertinente et utilisable. Ils ont exhorté les scientifiques à proposer des solutions pratiques et des recommandations, et pas seulement des connaissances.

Il est nécessaire de disposer d’informations climatiques sur mesure, spécifiques à un secteur, réduites ou "localisées" dans la mesure du possible, dans des formats accessibles, notamment des cartes, des tendances, des images et des vidéos. Il a été noté que de nombreux décideurs sont analphabètes. Suffisant pour que les résultats scientifiques soient présentés en langues locales .

Les décideurs aux niveaux local et national ont souligné la nécessité de rassembler des sources de connaissances locales et scientifiques, afin d’explorer les avantages et les limites de chacune. Il existe des difficultés lorsque les décisions fondées sur des données scientifiques n’ont pas un rapport avec les perceptions, les connaissances, les réalités sociales et physiques locales.

Il reste nécessaire de renforcer l’appréciation des décideurs sur les causes de l’incertitude au sein des informations climatiques, sur les niveaux de confiance et d’incertitude au sein de ces informations et sur la manière de les intégrer dans la planification. L’incertitude doit être reconnue comme une constante. « Lorsqu’on discute avec des décideurs de haut niveau, j’ai toujours indiqué qu’il n’y avait pas d’autre choix que de planifier avec incertitude. Vous ne pouvez pas savoir avec certitude ce qui va se passer dans 40 ans. » (Entretien avec des informateurs clés, janvier-février 2018).

Les scientifiques doivent également être plus étroitement impliqués dans les processus de prise de décision à tous les niveaux.

Sur le plan officiel, le Gouvernement sénégalais a souligné la nécessité de renforcer les liens entre chercheurs et décideurs, en proposant de travailler avec des groupes de réflexion et de créer un Bureau de Prospective Economique au sein du cabinet du Premier Ministre.

En résumé, l’approche AMMA 2050 est la suivante :
Comment le cadre décisionnel a-t-il inspiré l’approche du projet ?
Reconnaissant la nécessité de renforcer l’engagement du local vers le national et le régional, AMMA-2050 développe son approche en collaborant avec les autorités régionales de Fatick, par le biais de Comité régional sur les changements climatiques (COMRECC), en particulier avec l’Agence régionale de développement (ARD) et les points focaux du PRACAS, pour soutenir les plans de développement territorial.

Au niveau national, AMMA-2050 reconnaît les opportunités importantes de travailler avec la Direction de l’agriculture, la Direction de l’environnement et des établissements classés en charge du Programme national d’adaptation, le Comité national d’adapatation aux changements climatiques (COMNACC), le Programme national de développement local (PNDL), le Groupe de Dialogue social et politique coordonné par le Conseil national de coopération des ruraux (CNCR).

Au niveau régional, AMMA-2050 a jugé nécessaire de voire les possibilités de s’engager avec l’Agence régionale de l’agriculture et l’alimentation (ARAA), l’agence spécialisée de la CEDEAO qui s’occupe des politiques agricoles, le centre régional AGRHYMET, ainsi que le Réseau des organisations de producteurs et des paysans de l’Afrique de l’Ouest (ROPPA), l’Association pour la promotion de l’élevage au Sahel et en savane (APESS) et le Réseau Bellital maroobé (RBM). Cela assurera l’intégration des résultats du projet dans les orientations du programme d’investissement agricole post-2025.

Conclusion
Le contexte décisionnel lié à l’agriculture et au changement climatique est extrêmement complexe. Le Sénégal a mis en place des cadres pour soutenir l’intégration du changement climatique dans tous les secteurs et à tous les niveaux de prise de décision.

Cependant, il reste des obstacles liés à leur mise en œuvre effective. En outre, il s’agit de voir comment l’information scientifique relative à évolution du climat en Afrique de l’Ouest répond aux besoins des décideurs. Il est reconnu que la recherche doit aller au-delà des productions scientifiques pour soutenir l’absorption et l’application pratique.

Cela nécessite des canaux pour soutenir un dialogue continu entre les chercheurs, les responsables politiques et les décideurs, grâce auquel il est possible d’examiner et de développer en permanence des informations climatiques pertinentes et capables de soutenir efficacement les priorités politiques et opérationnelles en constante évolution.
Pour renforcer la résilience, de tels canaux de dialogue doivent s’étendre à tous les secteurs et à tous les niveaux de prise de décision. L’engagement dans le dialogue appelle des changements de la part des chercheurs et des décideurs : les premiers doivent donner la priorité à la communication des connaissances scientifiques émergentes et renforcer leurs compétences en matière de communication des risques, tandis que les seconds doivent renforcer leur compréhension des termes, concepts et approches scientifiques pour mieux comprendre comment engager efficacement l’expertise scientifique.

Emma Visman
Independent Consultant, VNG Consulting Ltd and Senior Researcher, King’s College London
Contact : emma@vngconsulting.org.uk
Dr Cheikh Tidiane Wade
Coordonnateur du Programme Promouvoir la Résilience des Economies en Zones Semi-Arides (PRESA) à IED Afrique
Dr Dom Kniveton
Professeur de Climatologie et Société au "School of Global Studies" de l’Université de Sussex
Camilla Audia, PhD
Research Fellow au "School of Global Studies" de l’Université de Sussex
Birame Faye
Point focal AMMA-2050 à IED Afrique

Reference bibliographique
ISRA (2016) Report of initial stakeholder meeting